Syndicat national des psychologues, une organisation syndicale pionnière, active et engagée
Voir ses messages
Une organisation syndicale
Pionnière, active et engagée
Vous êtes ici : Accueil >> Publications & Documents >> Revues >> La précarité

La précarité

La précarité
Numéro du produit: 219
Prix: 15,00 euro(s)
Ajouter au panier
Prix TTC du port: 1,50
Date de publication du produit : 21/12/2011

Le psychologue et le champ de la précarité

« Commence, jeune enfant à connaître ta mère à son doux sourire. Ta mère qui pendant dix mois supporta de longs ennuis. Commence, jeune enfant à la connaître. Celui à qui ses parents n’ont pas souri, ne fut jamais admis à la table des dieux, ni dans le lit des déesses »
Virgile Eglogue IV


De la précarité sociale à la précarité symbolique
Un dossier sur le psychologue et le champ de la précarité ? De quoi parle-t-on ?
Précarité des psychologues, nous rappellent S. Hervé et R. Ferrandi, qui interrogent la place que peut tenir un psychologue, lui dont la situation est précaire, soumise aux aléas des politiques …
Et pourtant chacune des contributions de ce numéro légitime la pertinence, voire la nécessité du psychologue dans le champ de la précarité : l’offre d’un espace d’écoute qui permet aux personnes précaires de faire face aux vents contraires (M-C. Egry), de se tenir debout, de se remettre en mouvement.
Mais qu’est ce qui aujourd’hui échapperait au champ de la précarité, tornade dévastatrice aux multiples visages : guerres, désastres, mouvements massifs de populations, affaiblissement des structures sociales symboliques (repères, limites, codifications instituantes). Sociologues et psychanalystes se sont penchés au chevet de cette modernité qui a perdu ses boussoles , où le pulsionnel de l’individu-roi est admis chez les « inclus » - surtout puissants et médiatisés - , et où les pauvres sont « punis d’être pauvres » .
La précarisation du lien social n’épargne pas l’univers des tout petits, comme a pu en témoigner dans un précédent numéro l’article de Marie-Claire Ayrault ; dans ce dossier M-C. Egry, à partir de son expérience en halte jeux de Seine St Denis, décrit la violence du quotidien précaire et son impact sur – entre autres - l’exercice parental.
Qu’est-ce donc que la précarité et son champ est-il délimitable ? Nous vous proposons, dans un premier temps, une acception provisoire, inspirée du Père Wrzesinski, ce « prêtre qui n’aimait pas la charité », et reprise en 1987 dans le rapport Belorgey : « l’absence d’une ou plusieurs sécurités, notamment celle de l’emploi – ou la disposition d’un emploi ne procurant pas des ressources chroniquement suffisantes - permettant aux personnes et aux familles d’assumer leurs obligations professionnelles, familiales ou sociales, et de jouir de leurs droits fondamentaux » Si Robert Castel parle de désaffiliation en préalable à l’exclusion, le terme qui viendrait à l’esprit à la lecture des articles de ce dossier sur la précarité, emprunté à Serge Paugam , serait celui de disqualification : disqualification du sujet réduit à l’état de besoin (M-C. Egry), de la personne considérée comme inapte à être parent, à désirer ou à refuser (M. Maynadier, R. Samuel) ou qualifiée par la négative : chômeur, Rmiste, SDF, …(C. Crosali). Ces insécurités externes renvoient à une insécurité interne, fragilité des processus de symbolisation, disqualification ancienne et précoce relayées en miroir par un corpus social qui peut être vécu ou se révéler maltraitant ou ambivalent.
Le psychologue est ainsi amené à penser la clinique à partir du social et de ses représentations (J.P. Martin ) ; il écoute dans l’ici et le maintenant la façon dont la personne est empêchée, dont elle va rejouer sa fragilité interne dans la sphère du social, attaques du lien, déni, clivage, répétitions,… Ce faisant, il agit comme un garde-fou, un gardien de ce qui fait l’épaisseur de l’humanité, l’ipséité, un sentiment continu d’être-soi, et l’altérité dont, depuis les premières heures d’existence, se nourrit l’être-soi. Aujourd’hui en effet, la pénurie de ressources (logement ou emploi) et l’empilement des dispositifs chosifie le social, en masquant la dimension psychique de la précarité, voire en produisant un effet de désubjectivation (R. Ferrandi, M.C. Egry).
Y a-t-il une clinique de la précarité ? Les auteurs en doutent, se situant avant tout dans une « clinique du sujet ». Ils se défient des néologismes qui enferment : par exemple les notions de parentalité ou dysparentalité… Dans la précarité sociale, ils vont préserver/aménager un espace de travail psychique, où puisse se construire une parole autre que la demande matérielle ou la plainte, et où puisse advenir un « effet de sujet » (C. Crosali, M. Maynadier).

La demande et le cadre
Il y a une façon particulière pour le psychologue de se pencher sur la prière du sujet précaire : le terme précarité viendrait en effet du mot precarius - prière, origine étymologique que les auteurs des articles rappellent tout en s’en détachant : si prière - ou demande - il y a, elle prend une forme muette, inaudible, déformée. Effet de sidération, impossibilité à faire face ou passage par l’acte, demande matérielle manifeste et demande latente, demande pressante signant une urgence subjective, absence de désir ou de demande, objet éternel du désir d’autrui…. Tous les auteurs relèveront la complexité de la demande, cette demande qui parfois contient leur propre absence (M. Maynadier)
On est d’ailleurs frappé dans ce dossier du systématisme des vignettes cliniques : peut-être ne peut-on simplement discourir du sujet précaire comme objet de savoir, sans être redevable de la parole entendue : la réception d’une lettre sans destinataire (R Samuel) .
Pour que l’oreille soit habile, l’écoutant fait preuve d’inventivité : si la question du cadre et de la nécessité de la poser est essentielle dans des dispositifs pluriels (A. Jullion, S. Ramon, R. Samuel, M. Maynadier), la diversité des façons de faire est vivifiante : souplesse (C. Martail) et permanence (R. Ferrandi) semblent deux déterminants importants : conserver la tranche horaire du rendez-vous malgré les absences, (C. Martail) – offrir le week end un accueil gratuit sans rendez-vous, fondé sur la pluralité et la permutation des intervenants (C. Crosali), proposer une écoute suggestive venant border les effets de désubjectivation et d’errance psychique (R. Ferrandi, S. Hervé).
On pourrait parler de clinique de première ligne, de consultation avancée au sens où les alcoologues ont pu employer ce terme : être là où le sujet en est, tenir même dans la discontinuité et l’absence constitutifs de leur propre histoire.
Tu voudras chanter la force, l’audace, tu n’aimeras que les rêveurs désarmés contre la vie. Tu tenteras d’écouter les chants joyeux des paysans, les marches brutales des soldats, les rondes gracieuses des fillettes ; tu n’auras l’oreille habile que pour entendre les lamentations qui montent des quatre coins de l’univers.

Une pratique à plusieurs
Le psychologue du champ de la précarité, s’il est isolé en tant que tel, intervient rarement seul : il inscrit son action dans un dispositif social ou médico-social, selon des modalités variables d’un poste à l‘autre : co habitant dans un même lieu (S. Hervé, R. Ferrandi), tiers par effraction (M. Maynadier), écoutant de l’équipe (R. Samuel), ou intervenant à la fois auprès de l’équipe et des personnes accueillies (S. Ramon, C. Martail), il est garant de la nécessité pour les institutions d’être « suffisamment bonnes » pour accueillir l’attaque ou l’absence « double mouvement par lequel le sujet non seulement symboliquement égare la réification administrative de son identité, mais s’offre aussi un argument imparable pour démontrer que rien n’est possible pour lui » .
Le dispositif médico-social, social ou éducatif est reconnu non seulement comme promoteur d’une commande sociale, mais en tant que contenant psychique qui va border les agirs d’un sujet sans limite dans la transgression d’un cadre avec lequel il entretient une relation de défiance, de quête impossible, de reproduction d’un vécu infantile marqué par la discontinuité du prendre soin, les absences ou les attaques. Ce cadre offre une fonction de pare excitations, une réalité externe productrice de sens, d’interdits symboliques et d’organisateurs soutenant la réorganisation d’une réalité psychique interne. Le psychologue y occupe une place originale de tiers inclus (R.Samuel), distant de la volonté de sauver l’autre (C. Crosali, M.C. Egry) et attentif aux signaux ou attaques que renvoie le sujet en détresse, pour aider l’équipe à les décrypter et les considérer comme matériau de travail, à les supporter avec constance, sans collage ou rejet, dans une certaine élasticité.
Partons pour ce voyage en Précarie, dont une présentation sommaire peine à refléter les richesses du chemin…
Marie-Claude Egry nous emmène dans une halte garderie de Seine Saint Denis, dans ces « territoires perdus de la république », où se rajoute à la précarité identitaire de l’exil et de l’exclusion, la violence de conditions de vie improbables : l’épuisement de faire face aux vents contraires, l’angoisse, la difficulté à déployer ses identités sociales de l’être « réduit à l’état de besoin » ramené à l’effroi de l’infans dépendant de l’adulte pour sa survie.
C’est sur la route du Rom qu’Annick Jullion nous entraîne dans le double parcours initiatique de Bicère : parcours migratoire en Europe et quête de soi, Les étapes (résistances ?) du cheminement intérieur de son patient seront métaphorisées par un goût pour les écritures mystérieuses : hiéroglyphes, écriture maya, avant d’aborder le rivage de son histoire propre...Son travail clinique s’ancre dans un espace thérapeutique articulé à un dispositif médico-social, mais différencié et préservé des contraintes éducatives
Avec Cinzia Crosali, nous franchissons la porte d’Intervalle, lieu d’accueil psychanalytique ouvert le week-end, gratuit et sans rendez-vous : l’accueillant – qui n’est pas le même de week- end en week-end - va prendre en considération l’urgence subjective de la personne qui s’y rend, accepter d’écouter à la place où on le met. Ce dispositif, totalement ouvert dans son accueil mais totalement bordé par ses références théoriques et un travail clinique permanent, nous semble particulièrement représentatif des effets de subjectivation dont témoignent les vignettes cliniques de ce dossier.
Monique Maynadier part quant à elle d’un tout autre environnement : le suivi psychologique des parents à l’Aide sociale à l’enfance : situation complexe où l’institution vient en « tiers par effraction » désigner un parent comme défaillant ou dangereux. Le travail auprès des parents, qui a mis un certain temps à s’imposer, devient aujourd’hui une évidence : la difficulté à être père ou mère n’étant qu’une des déclinaisons d’une précarité psychique constitutive : précarité d’un lien précoce marqué par la discontinuité ou l’absence. Offrir au parent un espace de travail psychique contribue au développement harmonieux de l’enfant mis « sous protection de l’enfance ». C’est avant tout entendre l’enfant souffrant enkysté dans l’adulte-parent, un enfant en quête pour lui d’une écoute bienveillante et porteuse de sens. De cet exercice exigeant, elle dégage une proposition novatrice : considérer la rencontre avec le psychologue comme un droit pour les parents.
L’adolescence est par nature marquée du sceau de la précarité : trois auteurs, aux lieux d’exercice et fonctions différentes, abordent cet âge d’incertitude, de bouleversements, de remise en jeu des vécus infantiles, où chaque faille du processus de filiation et d’affiliation peut s’avérer douloureuse et fragilisante dans l’élan vers la vie adulte.
Sylvain Ramon à partir de son expérience, nous relatera l’importance du positionnement du jeune psychologue clinicien arrivant dans une équipe éducative, depuis son accueil et la « contractualisation » de sa place, et dans la traversée de moments d’équilibre précaire qui peu à peu viendront confirmer la nécessité de sa contribution propre, dans les différentes occurrences : soutien, éclairage, pare-excitation autant pour les éducateurs que pour les adolescents accueillis.
Sylviane Hervé est psychologue en Mission locale : au seuil de l’âge adulte, l’élaboration d’un projet de vie singulier va réactiver pour certains jeunes la précarité de leur monde interne, histoires faites de ruptures et de pertes non élaborées, de manques de repères et d’images identificatoires stables. La rencontre avec un psychologue clinicien procède d’un processus de liaison et d’adresse, de « dénouage » de vécus traumatiques non élaborés, de tissage d’un lien social qui dessine la possibilité de « prendre place ». Le travail de parole et d’élaboration, associé à un dispositif de liaison interne et externe avec d’autres professionnels, renvoie le clinicien à une fonction de passeur, de tiers médiateur.
Maya Paszt est chef de service éducatif, après avoir été dix années durant éducatrice auprès d’adolescents en service d’urgence. Elle décrit à partir de son expérience propre les différentes fonctions du psychologue dans un dispositif éducatif : éclairer, dénouer des impasses, soutenir la créativité et la dimension symbolique du cadre, favoriser la distance et l’analyse des mouvements transférentiels, en dépassant les moments d’incompréhension voire de rivalité... Il nous a paru symbolique d’offrir une place dans ce dossier à un regard sur le psychologue.
Raymonde Ferrandi nous parlera de Sofia, pour illustrer la particularité et la nécessité de la contribution du psychologue clinicien dans l’univers de la précarité, pour dégager le réseau de significations reliant entre eux les différents éléments d’une situation de précarité, son origine et ses effets symboliques. Elle témoigne de la fonction d’hébergement psychique que peut représenter sa permanence d’écoute dans un point d’accès aux droits, ancrage précieux lors de l’emballement possible de machineries juridico-administratives qui renvoie sans cesse le sujet à sa propre disqualification.
Raymonde Samuel mettra en parallèle son expérience de psychologue clinicienne dans deux institutions éducatives, pour repérer les différences de place et les ressemblances dans des processus de subjectivation proches du « réveil» de psychismes chaotiques ou mis en sommeil, dans un acte de réception d’une lettre sans adresse.
Enfin, Christophe Martail clôturera ce voyage : il alterne conceptualisation de son vécu de psychologue et vignettes cliniques pour penser la place du psychologue dans le champ de la précarité sociale : après avoir relevé l’interrelation entre précarité psychique et précarité sociale, et plaidé en faveur d’une approche corrélée du sujet dans le déploiement de ses identités, il expose la « double entrée » du travail de clinicien : auprès des usagers et auprès des professionnels, dans une constance « confiante » et dans une mise en sens soutenant les processus de subjectivation.
Diversité des pratiques et permanence des fondamentaux : la référence à la psychanalyse, une clinique « de première ligne » combinant une pensée conceptualisée du cadre et une capacité à accueillir les manifestions de la précarité psychique : tels pourraient être les déterminants d’une façon de faire propre au psychologue intervenant dans le champ de la précarité.

Raymonde Samuel*



Panier  Flux RSS  Version imprimable  Envoyer à un ami